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1. Les Géants de Pierre

Il était une fois un petit garçon prénommé Timothée qui ne voulait pas dormir.

Tous les soirs, au moment de se coucher, il attendait que ses parents ferment la porte de la chambre pour sortir de son lit, rallumer la lumière et jouer. Il pensait que dormir ne servait à rien. Que c'était une chose sans intérêt. Alors il prenait un à un ses jouets et veillait là, au milieu de sa chambre, jusqu'à ce que la fatigue l'emporte.

Chaque soir, il s'endormait un peu plus tard. Et chaque matin, ses parents, désespérés, le retrouvaient lové sur le tapis de sa chambre. Ils avaient essayé beaucoup de choses pour que Timothée s'endorme à la nuit tombée. Ils étaient restés avec lui jusqu'à ce qu'il ferme les yeux, ils lui chantaient des berceuses, ou bien cachaient ses jouets avant de partir...Mais rien n'y faisait. Sitôt la porte fermée, Timothée ouvrait les yeux, sortait de son lit et se mettait à jouer tant qu'il pouvait.

Bien sûr, à force de moins en moins dormir, le petit garçon devenait plus colérique chaque jour. Il n'arrivait plus à se concentrer à l'école et n'avait plus envie de sortir avec ses amis. Mais il s'en moquait. Il ne voulait pas dormir, un point c'est tout.

Pourtant, un soir, alors que ses parents venaient de fermer la porte et que Timothée était installé sur son tapis, au milieu des jouets, un homme le salua depuis la fenêtre de sa chambre. Et lorsque la fenêtre s'ouvrit et que l'homme entra, Timothée en fût saisi de peur. C'était un homme grand et pâle, tout habillé de blanc et de bleu, avec un long bonnet de nuit sur la tête. Il portait également une grande ceinture de cuir et d'argent à laquelle était accrochée une petite bourse. Aux pieds, il avait deux vieux chaussons gris troués. Ses yeux étaient bleus pâles, ses cheveux noirs et sa barbe
n'avait même pas deux jours.

« - N'aie pas peur Timothée, dit-il ».

Et étrangement, Timothée n'eut plus peur.

« Qui êtes-vous ? demanda-t- il. Comment êtes-vous arrivé à ma fenêtre, et surtout comment l'avez-vous ouverte ?
- Je suis Balthazar, lui répondit l'individu, et je suis ton marchand de sable. Je suis arrivé jusqu'ici sur un nuage de nuit, et je n'ai pas ouvert ta fenêtre. Elle s'est ouverte toute seule car il est de son devoir de s'ouvrir aux marchands de sable.
- Un nuage de nuit ? Un marchand de sable ? s’étonna le petit garçon.
- Tu ne sais pas ce qu'est un marchand de sable? lui demanda Balthazar. »
Timothée répondit « non » de la tête. Balthazar fit la moue.
« Et bien vois-tu, un marchand de sable est quelqu'un qui s'occupe d'endormir tous les membres d'une famille. Il y a donc un marchand de sable par famille. Nous nous déplaçons sur des nuages de nuit, qui, comme leur nom l'indique, sont des nuages que l'on ne voit que la nuit, et nous entrons dans vos chambres au moment où vous fermez les yeux.
- Et vous venez toutes les nuits ? Comment se fait-il alors que je ne vous ai jamais vu ?
- Parce que, comme je te l'ai dit, nous attendons que vous fermiez les yeux pour entrer.
- Et qu'est-ce que vous faites une fois qu'on ferme les yeux ? demanda le petit garçon.
- Nous attendons que votre corps se détende et que votre esprit commence à s'évader. Là, lorsque vous êtes prêt à dormir, nous posons un peu de sable sur vos yeux, pour que votre nuit soit la plus douce possible. »
Timothée jeta à Balthazar un regard méfiant.
« - Moi je ne veux pas dormir. C'est pour cela que tu es entré cette nuit, avant que je ne ferme les yeux ?
- Oui, répondit Balthazar. Je dois dire que tu me causes beaucoup de souci.
J'aimerais savoir pourquoi tu ne veux pas dormir.
- Parce que dormir ne sert à rien. A la place, je préfère jouer. »

Timothée loucha sur la bourse que possédait le marchand de sable. C'était un enfant très curieux et cette histoire de sable sur les yeux l'intriguait.

« Est-ce que c'est vrai ce que tu as dit ? A chaque fois que tu viens, tu poses un peu de sable sur mes yeux pour m'endormir ? Est-ce que le sable est dans ton petit sac ? dit-il en pointant la bourse du doigt.
- Oui, lui répondit Balthazar.
- J'aimerais bien le voir.
- Pour cela, il faut que tu t'allonges sur ton lit.
- D'accord, lui dit Timothée. Mais pas pour dormir, ajouta-t- il avec empressement. »

Le garçon sauta sur son lit et s'allongea. Balthazar approcha et ouvrit la bourse. A
l'intérieur, un sable très fin et très blanc s'y trouvait.

- D'où vient-il ? demanda le petit garçon, toujours aussi curieux.
- Si tu te mets dans tes draps, tu le sauras, lui répondit le marchand de sable.
- D'accord. Mais pas pour dormir, insista-t- il. »
Si tôt le petit garçon dans les draps, le marchand de sable s'approcha et se posa sur le lit. Il commença alors à lui raconter l'histoire des Géants de Pierre.

« Dans un désert blanc, au milieu d'un lointain continent, vivent des Géants de Pierre. Leurs mains, leurs pieds, leur tête et tout le reste de leur corps sont fait du plus dur des marbres blancs. Ils sont magnifiques. Ce sont les plus beaux géants de la terre. Mais ils sont également si timides qu'ils ne se montrent à personne. Lorsque quelqu'un s'approche d'eux, ils se recroquevillent et arrêtent de bouger, si bien que l'on ne voit plus qu'une énorme montagne. Or ces géants font un travail incroyable.

En effet, chaque jour, le vent emporte le sable et déplace les dunes. Alors, pour éviter que le désert ne s'agrandisse et qu'il n'envahisse les forêts, les lacs et les plaines qui l'entourent, les géants vont chercher le sable qui s'échappe aux frontières et le ramènent, au milieu du désert. Ils font tous les jours et toutes les nuits d'infinis aller- retour, les bras plein de sable. Ainsi, le désert reste là où il est.
Parfois, lorsque le soleil est très haut dans le ciel et qu'il tape très fort sur le sable, il arrive qu'une dune fonde doucement, pendant la journée. Puis, lorsque tombe la nuit et que le froid revient, la dune se solidifie en prenant la forme d'un petit géant. Au petit matin, elle se met à bouger. Ainsi naissent les Géants de Pierre. Et dès leur premier jour, ils se mettent à marcher jusqu'aux frontières du désert pour ramener le sable qui s'échappe. C'est une vie épuisante que mènent ces géants pour contenir le désert, mais sans eux le désert envahirait tout.

Puis vient le jour où les géants s'endorment. Après des années et des années de travail, ils s’en vont un soir, à travers les dunes jusqu'au bord de la mer. Là, ils s'allongent devant le soleil couchant et s'assoupissent pour ne plus jamais se réveiller.

Pendant de longues années, la mer, la pluie, le vent et le temps qui passe vont les transformer petit à petit en un sable très fin. Le plus doux que tu puisses toucher. Après avoir contenu le désert pendant des années, les géants de pierre se transforment eux-mêmes en sable. Un autre géant viendra alors le chercher et le ramènera dans le désert. Il rejoindra ainsi tous les géants qui se sont déjà endormi.
Et peut-être qu'un jour, sous un soleil très chaud, il fera partie d'une dune qui donnera naissance à un nouveau géant. Le sable que tu vois, là dans ma bourse, c'est celui formé la nuit qui suit l'endormissement d'un géant. Nous le récupérons aussi vite que nous le pouvons, C'est un sable très rare et très précieux. Ainsi chaque soir, lorsque nous en posons sur vos yeux, c’est le sommeil des géants qui vous prend et vous emporte loin, très loin dans vos rêves. »

Timothée se frotta les yeux.
« -Tu es fatigué, lui dit Balthazar.
- Mais je ne veux pas dormir. Cela ne sert à rien.
- Bien sûr que cela sert à quelque chose. Comment ferions-nous pour rêver sinon ?
- Et à quoi ça sert de rêver ? rétorqua aussitôt le petit garçon.
- C'est la chose la plus importante au monde. Sans rêve, tu ne grandirais pas, lui répondit Balthazar.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est à partir de nos rêves que l'on construit notre vie. Un jour, tu comprendras.
- Les grandes personnes disent toujours « un jour », mais ils ne disent jamais quand, dit Timothée.
- Tu comprendras lorsque je t'aurais raconté ma dernière histoire.
- Tu vas revenir ici, alors ?
- Oui, chaque soir.
- Et tu vas me raconter d'autres histoires ?
- Si tu veux. Mais à une seule condition, dit Balthazar.
- Laquelle ?
- Qu'après chaque histoire tu fermes les yeux pour que j'y pose un peu de sable de
géant. »

Timothée y réfléchit un peu, puis céda. Il ferma les yeux. Balthazar ouvrit sa bourse, pris quelques grains de sable et les posa sur les paupières de Timothée. Le petit garçon s'endormit très rapidement.Le marchand de sable s'en alla vers la fenêtre et l'ouvrit. Avant de partir, il se tourna
vers le lit et dit au petit garçon endormi :
« A demain. »

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