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I. De Neige, d'Ebène et de Sang


Il était un pays lointain où il était agréable de vivre. Le royaume était en paix et ses habitants heureux. Le roi et la reine étaient appréciés et rien ne ternissait leurs journées hormis l’absence d’un enfant. Les souverains en étaient fort attristés. Un jour, alors qu’elle était particulièrement morose, la reine alla voir une sorcière qui logeait à quelques lieues du château. Sa réputation était grande. On la craignait beaucoup. La reine voyagea seule. Devant la porte de la chaumière, elle hésita un instant. A peine eût-elle heurté le bois que la porte s’ouvrit dans un long grincement. La reine y passa d’abord la tête et héla la sorcière. Personne ne répondit alors elle entra.L’intérieur était poussiéreux. Cela sentait le souffre et l’humidité, un mélange nauséabond. Un petit feu de bois était allumé, devant lequel était installé un fauteuil.

« Entre ma reine, dit une voix discordante. Je t’attendais. »

La reine s’approcha et découvrit le visage d’une vieille femme édentée. Dans sa main, elle tenait un vieux miroir dans lequel elle se contemplait.

« Tu m’attendais ? demanda la reine surprise.
- Je connais ta douleur et je suis la seule à pouvoir t’aider.
- Mais comment sais-tu que je suis la reine ? »

La sorcière ricana.

« Car tel est mon pouvoir ! Ne viens-tu pas ici parce que je peux faire des choses qu’aucun autre ne peut ?
- Oui. Et je suis prête à payer ton prix. »

La sorcière dévisagea la reine longuement.

« Il y a un prix et il y a mon prix.
- Je ne comprends pas, dit la reine.
- Ce que tu demandes à un coût. Une vie pour une vie, c’est ce que réclame la magie. Mais tu dois également me payer pour que je réalise ce sort.
- Que demandes-tu ?
- A la fin de ta vie, tu me donneras ta beauté !
- Comment pourrais-je te donner ma beauté ?
- Je n’ai besoin que de ton accord. Je me charge du reste. Morte, tu n’en auras plus besoin.
- Comment peux-tu être sûre que tu me survivras ?
- N’as-tu pas saisi ce que je t’ai dit ? La magie te donne une vie, tu dois lui en rendre une. Tu auras un enfant, mais tu ne le verras pas grandir. »

A ces mots, la reine fut bouleversée.

« N’y a t-il pas d’autres solutions ?
- Non. L’enfant aura un père, mais pas de mère. »

Malgré sa douleur, la reine prit le temps de réfléchir.

« Tu porteras ton enfant, insista la sorcière. Pendant neuf mois, vous ne formerez qu’un.
- La verrai-je au moins ?
- Je ne t’ai pas dit que ce serait une fille.
- Une vie pour une vie, n’est-ce pas ? Une femme pour une fille.
- Tu comprends vite.
- La verrai-je ?
- Une poignée de secondes.
- Juste assez pour l’aimer éternellement.
- Avons-nous un accord ? »

La reine hésita encore, mais son envie l’emporta.

« Comment procède-t-on ?
- Tu dois d’abord me donner clairement ton accord ! dit la sorcière.
- Je suis d’accord, sorcière. Une vie pour une vie. Ma beauté pour mon enfant. Fais ce que tu as à faire !
- Bien. Reviens ici dans trois nuits, quand la lune sera haute et ronde. Ne change pas d’avis car tu m’as donné ta parole. Quoiqu’il arrive, ta beauté est à moi et ta vie à la magie. »

Sans un mot de plus, elle mena la reine vers la sortie. De retour au château, la reine douta de son choix. Elle cessa de manger et dormit très peu. Le roi s’en inquiéta.Quand vînt le soir du troisième jour, elle quitta le château d’un pas résolu. Elle ne pouvait plus revenir en arrière. Elle retourna à la chaumière, frappa et entra. La sorcière était près de son chaudron. Une fine vapeur bleue s’en échappait ainsi qu’une forte odeur de cardamome.

« Tu arrives juste à temps, dit la sorcière. »

D’une louche, elle écuma la surface du liquide et versa le tout dans une fiole.

« Bois, dit-elle en tendant la fiole à la reine. »

Le contenu était une mousse bleu pâle et visqueuse. L’odeur de cardamome était moins présente. Il se dégageait à présent des odeurs de thym, de musc et de citronnelle. La reine l’avala d’un seul trait. Le goût était acide et amer.

« Une première étape de faite, affirma la sorcière.
- Il y a en a d’autres ?
- Une seule.
- Quelle est-elle ?
- Vous devez sentir une odeur difficile à trouver.
- Il n’y a pas d’odeur que l’on ne trouve en ce royaume, rétorqua la reine.
- Et pourtant ! Il vous faudra respirer l’odeur de la neige.”
- Qu’est-ce que c’est ?
- Une chose qui n’existe que dans les pays du nord, là où le froid règne en maître.
- Alors je dois voyager dans les pays du nord ?
- Oui. Prends garde, car tu n’as que trois mois. Au-delà, ton ventre s’arrondira comme si tu attendais un enfant. Mais en réalité, il sera vide.
- Tu aurais dû me dire cela avant que je ne fasse mon choix !
- A présent, tu ne peux pas revenir en arrière. Alors ne perds pas de temps.»

Courroucée, la reine ne prononça pas un mot de plus. Elle sortit de la chaumière et rentra chez elle. Au château, elle rejoignit son mari et lui raconta le pacte qu’elle venait de passer. Elle prit cependant soin de ne pas lui parler de la mort qui l’attendait. Le roi eut à cœur d’exaucer le vœu de sa femme. Immédiatement, il ordonna qu’on prépare leur voyage pour les royaumes du Nord. Quelques heures après, le roi et la reine quittèrent le royaume.Ils voyagèrent dix jours durant, ne s’arrêtant que très peu. Bientôt, ils atteignirent les limites de leurs royaumes, puis franchir des pays inconnus. Puis se dressèrent de hautes montagnes blanches.

« Nous y sommes presque, dit la reine. »

Alors il se mit à tomber des flocons. La reine sortit immédiatement du carrosse et tendit les mains pour accueillir les délicats cristaux. Puis elle inspira profondément. Le froid l’envahit accompagné d’une délicate odeur.

« Est-ce là l’odeur de la neige ? s’interrogea-t-elle.
- Oui, répondit une voix glaciale. »

La reine se retourna et découvrit un vieil homme barbu dans une cape bleue. Le roi rejoignit alors son épouse.
« Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
- Le seigneur de ces terres. De quel droit respirez-vous mon air et goûtez-vous à mes flocons ?
- Veuillez-nous en excuser. Nous n’avions nullement l’intention de vous offenser. »

Le roi expliqua au vieillard leur histoire. A la fin, le vieillard se tourna vers la reine.

« Vous n’auriez pas dû pactiser avec la sorcière. Le prix à payer est bien trop lourd.
- La beauté est éphémère, répondit la reine embarrassée, je peux m’en passer.
- La vie aussi est éphémère. Pourquoi l’écourter ?
- Que voulez-vous dire ? demanda le roi, soudainement inquiet.
- Votre épouse ne vous a pas tout dit. La magie à un prix. La vie de votre épouse pour celle de votre enfant. C’est ainsi que cela fonctionne. »

Horrifié, le roi se tourna vers sa femme, l’interrogeant du regard. Mais avant qu’elle ne parle, le vieillard reprit la parole :
« Votre venue sur mes terres a aussi un prix.
- Quel est-il ? demanda le roi agacé.
- Puisque vous êtes venu chez moi sans mon accord, je viendrais dans votre royaume une fois par an. Je respirerai votre air et humerai vos odeurs et la neige recouvrira votre pays. Pendant trois mois, je serais votre hôte. Puis je repartirais. »

Le roi accepta sans attendre. Il était pressé de s’en retourner chez lui. Le retour fut tout aussi pénible. Mais la reine, les mains sur le ventre, ne s’en préoccupait pas. Un fin sourire se dessinait sur ses lèvres.Le roi était dans tous ses états. Une fois arrivée au château, il convoqua tous les magiciens du royaume pour contrer le destin funeste de son épouse. Mais la réponse était toujours la même :

« Une vie pour une vie. »

Lassé d’entendre ces mots, le roi quitta le royaume et chevaucha jusqu’à la chaumière de la sorcière. Il y entra sans permission et, sortant un grand couteau, le plaqua contre la gorge de la vieille femme. Celle-ci, assise dans son fauteuil, resta impassible.

« Je t’attendais, dit-elle simplement.
- Tu sais pourquoi je viens ! Une vie pour une vie, c’est ainsi que cela fonctionne, n’est-ce pas ? Je te laisse la vie sauve et tu épargnes ma femme ! »

La sorcière éclata de rire.

« Idiot ! Ta femme mourra de toute manière. On ne peut défaire ce qui est fait. Ce sont les règles de la magie. 
- Alors prends ma vie en échange de celle de mon épouse !
- N’entends-tu pas ce que je te dis ? Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne ! Le contrat que la reine a passé, ni toi ni moi ne pouvons le changer ! Elle est condamnée ! »

La main du roi tremblait de plus en plus. Une larme coula le long de sa joue. Puis sans prévenir, il quitta la chaumière.Quelques mois plus tard, la reine et le roi annoncèrent officiellement la venue d’un héritier. Une grande fête fût organisée au château. On y convia les souverains des royaumes frontaliers. Dans la salle du trône, le roi et la reine accueillaient leurs invités. Lorsqu’un vieillard barbu entra, le ciel s’obscurcit et l’air se rafraîchit.

« Soit le bienvenue, dit le roi.
- Je viens pour que vous honoriez notre accord. Je vais rester ici quelques mois.
- Qu’il en soit ainsi, répondit le roi.
- Mais je ne suis pas venue les mains vides. J’ai un présent. Je vous amène l’hiver et avec lui sa beauté. Votre enfant en héritera. »

A ses mots, on vit tomber de la neige dehors.

« Merci, dit simplement la reine. »

Elle adressa un franc sourire au vieillard puis demanda à se retirer. Son époux l’accompagna jusqu’à sa chambre. Une coupelle de fruit siégeait sur une des tables de la pièce. Elle se saisit d’une pomme et entreprit de l’éplucher sur le rebord en ébène de sa fenêtre.

« C’est magnifique, dit-elle en constatant l’étendue blanche qui s’étalait sur le verger au dehors.
- Tu risques de prendre froid.
- Non, je me sens bien ! »

Alors qu’elle finissait sa phrase, elle s’entailla le doigt. Quelques gouttes de sang tombèrent sur la neige. Le roi inquiet, s’approcha de la fenêtre. Il inspecta le doigt de la reine. Elle lui donna la pomme. Son regard fixé sur les gouttes de sang, elle murmura :

« Si elle doit avoir la beauté de l’hiver, j’aimerais qu’elle ait le blanc de la neige, le noir de l’ébène et le rouge du sang. »

En entendant cela, le roi regarda la pomme qu’il tenait dans la main. Puis il prit délicatement son épouse par les épaules et l’accompagna jusqu’à son lit.

« Tu dois te reposer, chuchota-t-il. »

Il lui banda le doigt puis ferma la fenêtre. La reine s’endormit rapidement. Lorsqu’il quitta la chambre, le roi fut pris d’une grande mélancolie. Il ne restait que deux mois avant la naissance de l’enfant et il ne savait toujours pas comment sauver sa femme. Il erra un temps dans les couloirs. Là, il retrouva le vieillard à la cape bleue.

« Votre Majesté semble bien triste.
- N’ai-je pas toutes les raisons de l’être ? répondit le roi.
- Non, car votre fille naîtra bientôt.
- Comment savez-vous que c’est une fille ?
- La magie fonctionne ainsi. Je connais le sort que la sorcière a réalisé. 
- Savez-vous comment on l’annule ?
- On ne peut pas. La sorcière vous l’a sûrement déjà dit.
- N’y a t-il donc aucun moyen de sauver mon épouse ?
- Non, répondit sèchement le vieillard. »

Le roi fondit en larmes.
« Cependant, reprit le vieillard, lorsque votre enfant naîtra, vous saurez apprécier mon présent.
- Je ne comprends pas.
- Je sais ce qu’il s’est passé à la fenêtre de votre chambre. C’est moi qui l’ai voulu. Quand votre femme mourra, le sortilège de la sorcière prendra fin. Alors débutera le mien. La reine disparaîtra et ne laissera derrière elle qu’un délicat parfum. Il accompagnera votre fille toute sa vie. Le boisé de l’ébène, la froideur de la neige et l‘effluve métallique du s ...
- Non ! s’écria le roi. Ce sont les mots de ma femme. Mais à ce moment-là, j’ai songé à remplacer le sang par la pomme que je tenais entre les mains.
- Soit, si tel est votre volonté. Le boisé de l’ébène, la froideur de la neige et le sucrée de la pomme. Voilà le parfum que portera votre fille. Ainsi, jamais elle n’oubliera sa mère.
- La beauté de l’hiver, murmura le roi.»

Ils restèrent ainsi tous deux, silencieux, au milieu du couloir. Le roi sécha ses larmes, puis relevant la tête, il remercia le vieillard. Le vieil homme lui tapota l’épaule puis posa une dernière question:

« Comment l’appellerez-vous ?
- Blanche-Neige. »


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