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4. L’Arbre Chocolat

Timothée était déjà dans son lit lorsque Balthazar entra dans la chambre. 


Assis en tailleur, les jambes sous sa couette, il regardait le marchand de sable descendre de son nuage et passer par la fenêtre. Lorsqu’il vît le petit garçon, Balthazar sembla surpris.

«Tu es déjà couché ? demanda le marchand de sable.
- Tu m’as promis une histoire, répondit le petit garçon.
- C’est vrai. Mais je ne pensais pas te voir déjà dans ton lit.»

Timothée observa autour de lui, comme s’il était lui-même étonné de se retrouver là, puis il reporta son regard sur le Marchand de Sable.

«J’étais pressé d’entendre l’histoire du Lapin de Pâques, admit-il.»

Balthazar sourit. Quelques jours auparavant, le petit garçon aurait refusé de se mettre au lit tout seul.

«Alors si tu es prêt, je vais commencer.»

Balthazar s’assit sur le bord du lit et commença son histoire.

«Il était une fois un petit lapin blanc, qui était né dans un œuf...
- Attends, l’interrompit Timothée, ça c’est l’histoire d’hier !
- Non, ce n’est pas la même. Il arrive que la fin d’une histoire soit le début d’une autre. Hier je t’ai conté l’histoire de la Poule aux Œufs Vides. Aujourd’hui c’est celle de l’Arbre Chocolat.
- Mais non ! Tu dois me raconter l’histoire du lapin de Pâques ! dit Timothée, contrarié.
- Oui, c’est bien cette histoire, mais elle s’appelle “l’Arbre Chocolat”. Est-ce que je peux la raconter maintenant ?»

Timothée hocha la tête.

« Bien, dit Balthazar. Il était une fois un petit lapin blanc qui était né dans un œuf. Sa maman était une poule qui l’aimait très fort. Mais ce n’était pas le cas des autres poules du poulailler. Chaque jour elles se moquaient du lapin, de ses longues oreilles, de ses longues dents et de son pelage tout blanc. Alors souvent, le petit lapin sortait du poulailler et aller se promener seul, dans les prairies des alentours.
Un jour alors qu’il s’ennuyait, il écrasa machinalement une touffe d’herbe de la pointe de son pied. Il en sortit un jus tout vert qui tâcha ses orteils. Regardant un moment la tâche, il réfléchit et finit par tremper dans le jus le bout de son oreille gauche. Puis il trouva un large caillou plat sur lequel il traça plusieurs arabesques vertes. Son dessin achevé, il le plaça au pied d’un arbre et s’éloigna pour le contempler, satisfait.

«C’est très joli, dit une petite voix derrière lui.
- Tu sais faire d’autres couleurs ? demanda immédiatement une autre voix.»

Le lapin se retourna et découvrit un groupe de petits lutins, assis là en tailleur, qui l’observaient.

«Alors, dit un lutin rouge, tu sais faire d’autres couleurs ?
- Je ne sais pas, répondit le lapin un peu déconcerté, c’est la première fois que je fais du vert.
- Si tu sais faire d’autres couleurs, repris le lutin, j’aimerais bien que tu peignes en rouge ces jolis dessins sur ma maison. J’aime bien le rouge.»

Le lapin réfléchit un instant et déclara :

«Si tu as quelque chose qui fait du jus rouge, alors je veux bien repeindre ta maison.»

Le lutin cogita à son tour, puis dit en souriant

«J’ai une grosse mûre, ça devrait faire l’affaire !»

Le petit lapin blanc acquiesça et se mit à suivre les lutins qui le menèrent jusqu’à un petit village où toutes les maisons étaient des œufs.

«Mais je les reconnais, dit le lapin. Ce sont les œufs vides que pond ma maman.»

Les lutins opinèrent du chef mais alors que l’un d’entre eux allait parler, une grosse mûre faisait son apparition, le lutin rouge derrière.

«Il faut l’écraser ç’est ça ? demanda-t- il.»

Mais il ne laissa pas le temps au lapin de répondre. Il mit la mûre dans un gros pressoir en bois et en sortit un jus bien rouge dans un seau, qu’il tendit au lapin.

«Ma maison, c’est celle-là, juste derrière le pissenlit, dit-il en pointant un œuf du
doigt.»

Le petit lapin prit le seau et s’en alla peindre la maison avec le bout de ses oreilles. Quand son œuvre fût fini, tous les lutins applaudirent et poussèrent des “Oooh” et des “Aaah” d’admiration.

Alors ce fût un vrai tohu-bohu. Les lutins s'éparpillèrent dans tous les sens à la recherche de fruits, d’herbes ou de légumes capables de produire un jus de la couleur qu’il préférait. Bientôt une longue file d’attente prit forme à côté du pressoir, et le petit lapin n’eut pas d’autre choix que de peindre une à une toutes les maisons des lutins.

Cela lui prit la journée. Mais quand il acheva son travail et qu’il le contempla, il en fût satisfait. Des milliers de couleurs ornementaient à présent les maisons des lutins qui dansaient au milieu du village, joyeux. Seul un petit lutin marron resta à côté du lapin, l’air triste. Il lui dit :

«- Moi j’aime le marron. Mais je n’ai rien trouvé à presser pour créer cette couleur. La boue est bien trop sale et l’écorce des arbres bien trop dure.
- Ne t’en fais pas, dit le lapin. Je peux revenir peindre ta maison lorsque nous aurons trouvé comment faire du jus marron.»

Réconforté, le petit lutin sourit et s’en alla danser avec ses amis. Lorsque la danse s’acheva, le chef des lutins s’approcha du lapin et lui tendit une grosse graine toute plate et toute carrée pour le remercier.

«Qu’est-ce que c’est ? demanda le lapin.
- On ne sait pas. C’est une graine qu’une espèce d’oiseau a perdu alors qu’il survolait notre village. Plante là, et tu verras.»

Ainsi, après avoir salué ses nouveaux amis, le lapin s’en retourna au poulailler avec sa graine. Lorsqu’il trouva sa maman, il lui raconta sa drôle de journée et lui demanda s’il pouvait utiliser les œufs vides qu’elle pondait encore afin de pouvoir continuer à peindre. La poule grise acquiesça, heureuse que son petit lapin ait enfin trouvé une occupation qui lui plaisait.

Le lendemain, il sortit tous les œufs vides du poulailler, à la grande satisfaction d’une vieille poule rousse qui voulait tous les briser pour s’en débarrasser car ils prenaient trop de place. Puis se souvenant de la graine carrée que lui avaient donnée les lutins, il alla la planter non loin de là. Ensuite, il se mit à la recherche de tout ce qui pouvait créer les couleurs dont il avait besoin, et passa la journée à peindre des œufs. Le soir, sa maman vint le voir et fut ébahie par la beauté des œufs colorés. Elle était très fière de son petit lapin.

Les autres poules, elles, ne sortirent même pas du poulailler, se désintéressant complètement de ce qui se passait au dehors. Mais lorsque le lapin rentra, ses oreilles pleines de couleurs, elles ricanèrent tout bas. Le petit lapin le remarqua, mais cela lui importait peu désormais. Il alla se coucher et passa la nuit à rêver de couleurs, surtout de marron. 

Au petit matin, il s’empressa de sortir du poulailler et fut étonné de trouver non loin de là un petit arbre sur lequel pendaient de drôles de fruits. Ainsi, sa graine avait poussé toute la nuit. Il s’approcha de l’arbre et cueillit un des fruits. C’était une grosse grappe marron, comme du raisin. Mais l’odeur qui s’en dégageait était différente, et très plaisante. Le petit lapin s’empressa d’aller voir ses amis lutins auxquels il montra le fruit et demanda à le mettre dans le pressoir. A la vue du jus qui en sortit, le petit lutin marron battit des mains. Sa maison allait enfin pouvoir être décorée. Il tira le lapin par la patte et lui montra où se situait sa maison. Mais lorsque le lapin revint pour prendre le seau, il retrouva tout un groupe de lutins multicolores la tête plongée dedans.

« C’est délicieux, expliqua l’un des lutins, la bouche toute barbouillée.»

Le lutin marron, d’abord très en colère qu’on puisse boire la décoration de sa maison, se calma très rapidement lorsqu’on lui fit goûter ce qu’on appelait maintenant ‘chocolat’. Ils allèrent ensuite tous ensemble chercher d’autres fruits sur l’arbre et passèrent la journée à boire du chocolat. Bien entendu, le lapin n’oublia pas de peindre la maison du lutin marron.

Cependant, quand il constata que le chocolat devenait dur et croquant au fil du temps, et qu’on pouvait ainsi le manger - et non plus le boire - il rentra au poulailler avec une petite idée derrière la tête. Ce soir-là il se coucha, mais ne trouva pas le sommeil, impatient de mettre son plan en action. Le lendemain, il se leva très tôt et s’en alla au village des lutins, avec un œuf vide sous un bras et un fruit de l’Arbre Chocolat sous l’autre. Arrivé à destination, il alla droit au pressoir pour obtenir du chocolat à partir de son fruit. Puis il fit un petit trou dans l’œuf vide avec un caillou très pointu, dans lequel il versa tout le chocolat. Enfin, il attendit.

Les lutins, qui s’étaient rassemblés autour de lui, lui demandèrent ce qu’il faisait, mais il se contenta de leur répondre :
«Vous verrez.»
Il patienta toute la matinée, puis se leva, alla vers l’œuf et, constatant que le chocolat avait durcit, il brisa la coquille. Les lutins, éberlués, découvrirent alors un bel œuf en chocolat. Et ils s’empressèrent
de le manger, sous le regard rieur du lapin. Lorsque tous furent rassasiés, le chef des lutins lui demanda :

«Peux-tu en faire d’autres ?
- Oui, répondit le lapin. Et vous allez m’aider. Nous allons faire beaucoup d’œufs en chocolat, que j’emballerai dans du papier que j’aurais peint et quand nous en aurons assez, j’irais les distribuer aux lutins du monde entier.
- Mais, dit le chef passablement inquiet, nous pourrons en manger de temps en temps ?
- Bien sûr, dit le lapin en rigolant.»

Et c’est ainsi que chaque année, le petit lapin, tout heureux de découvrir le monde, pose au moment de Pâques des œufs en chocolat dans les jardins des lutins.»

Timothée resta silencieux un instant et réfléchit longuement. Puis il demanda à Balthazar :
“«- Mais je ne suis pas un lutin. Pourquoi est-ce que je reçois des œufs en chocolat ?
- Je pense qu’au fond de nous, nous sommes tous un peu des lutins, répondit Balthazar»

Timothée resta silencieux encore une fois.

«- Et les cloches ?
- Les cloches, quelles cloches ? interrogea Balthazar.
- Les cloches qui distribuent les œufs de Pâques.
- Ah ! La Compagnie des Cloches ! C’est une toute autre histoire !
- Elles ne travaillent pas avec le Lapin ?
- Demain ! répondit simplement le marchand de sable. Maintenant tu dois dormir.»

Le petit garçon s’allongea, pensif. Mais il ferma néanmoins les yeux et Balthazar sortit un peu de sable de sa bourse. Puis, lorsque Timothée fût endormit, le marchand de sable, encore au bord du lit, sortit l’œuf vide qu’il conservait dans sa poche. Sur la coquille étaient peintes de nombreuses arabesques bleues nuit, dans lesquelles se logeaient des étoiles d’or et des nuages blancs. Balthazar le trouvait très beau, mais il regrettait aussi qu’il soit toujours aussi vide.

Il resta ainsi quelques minutes à le contempler, puis il le rangea et s’en alla


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